samedi 10 mars 2012

No et moi, de Delphine de Vigan


J'ai déjà évoqué sur ce blog à quel point la lecture des romans de Delphine de Vigan me bouleverse. Le choix de ses sujets, sa manière d'écrire mêlant spontanéité et humour sur des thèmes si graves provoque un flot d'émotions que j'ai encore rarement rencontré chez un autre auteur.

Evidemment, No et moi n'échappe pas à la règle. Tout le monde, ou presque, s'accorde à dire qu'il s'agit là d'un livre touchant, émouvant, très bien écrit. Je suis absolument d'accord avec tout cela. Seulement, pour moi, No et moi n'a pas été qu'un livre touchant et émouvant : il m'a tellement bouleversée que sa lecture en a été difficile, presque pénible.

Adolescente surdouée, Lou Bertignac rêve d'amour, observe les gens, collectionne les mots, multiplie les expériences domestiques et les théories fantaisistes. Jusqu'au jour où elle rencontre No, une jeune SDF à peine plus âgée qu'elle. No, ses vêtements sales, son visage fatigué, No dont la solitude et l'errance questionnent le monde. Pour la sauver et préserver le plus longtemps possible cette amitié naissante, Lou se lance alors dans une expérience de grande envergure menée contre le destin...

No et moi aborde un sujet grave, toujours plus d'actualité : comment vit-on, quand on n'a pas d'autre choix que de vivre dans la rue ? Tout au long du livre, Delphine de Vigan décrit, sans jugement aucun, les queues aux centres d'hébergement d'urgence, les sans-abris vivant dans leur tente et la violence ordinaire de la rue. Mais No et moi, c'est surtout l'histoire d'une adolescente seule, qui étudie le monde dans les moindres détails pour n'en manquer aucune miette et tenter d'oublier qu'elle se sent différente. C'est l'histoire de Lou qui, parce qu'elle a trouvé No qui la comprend, va remuer ciel et terre pour la sortir de la rue et lui offrir une vie normale. 

Le récit est narré par Lou qui, bien qu'elle comprenne beaucoup de choses, découvre le monde avec l'innocence et la naïveté de ses 13 ans. Le style est spontané, oral et innocent. Ce qui est d'autant plus bouleversant, parce que Lou, avec ses mots d'enfant, décrit une réalité d'adulte, dure, violente, à laquelle elle voudrait s'opposer. J'ai sélectionné quelques extraits qui m'ont particulièrement touchée :
Parfois il me semble qu'à l'intérieur de moi quelque chose fait défaut, un fil inversé, une pièce défectueuse, une erreur de fabrication, non pas quelque chose en plus, comme on pourrait croire, mais quelque chose qui manque.

Dans la vie on est tout seul avec son costume, et tant pis s'il est tout déchiré.


La vérité c'est que les choses sont ce qu'elles sont. La réalité reprend toujours le dessus et l'illusion s'éloigne sans qu'on s'en rende compte. [...] Il ne faut pas espérer changer le monde car le monde est bien plus fort que nous.
Dans les livres de Delphine de Vigan, les personnages de mères sont toujours rongés par une pathologie qui ne leur permet plus de se soucier de leur fille, d'être là pour elle, de la protéger. Dans No et moi, la mère de Lou vit prostrée sur le canapé depuis la mort de son bébé, quelques années plus tôt. Elle ne s'intéresse plus à Lou, n'est plus là pour la rassurer, pour l'aider à affronter la violence du monde extérieur. La mère de No, elle, ne supporte pas sa fille, née d'un viol, et la laisse hurler à la porte de son appartement quand elle vient lui rendre visite. 

Quelle adulte devient-on quand sa mère ne veut pas nous aimer, qu'elle n'arrive plus à montrer qu'elle nous aime ? Cette question m'est revenue souvent au fil de ma lecture et les réponses qui y sont données me bouleversent : la solitude et les questionnements de Lou, la solitude de Lucas, que ses parents ont laissé seul dans leur appartement (sa mère passe remplir le frigo et dépose un chèque tous les 15 jours, et repart), l'errance et la lente descente aux enfers de No...

Cette lecture m'a fait mal, parce qu'elle a fait resurgir des sentiments et des émotions qui relèvent de ma vie personnelle. Néanmoins, il s'agit d'une lecture nécessaire, je crois, et absolument magnifique. Je la conseille à tous.


J'ai lu No et moi dans le cadre d'une lecture commune organisée par Spoon sur Livraddict.

6 Commentaires :
  1. Le thème de la mère absente chez De Vigan est souvent très présent et c'est vrai que si on l'a vécu cela doit être encore plus bouleversant ! La lecture n'a pas été trop fastidieuse j’espère (comme tu le dis au début de l'article !). Mais je suis ravi qu'il t'ai plu malgré tout !

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    1. Merci pour ton commentaire ! La lecture a été difficile, oui. Mais c'est un livre vraiment magnifique et je trouve bien que quelqu'un comme Delphine de Vigan, qui a eu des relations difficiles avec sa mère, écrive sur ce sujet. Ca permet de se libérer un peu, même en ne faisant que lire ^^

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  2. Je suis tout à fait de ton avis ! C'est une lecture bouleversante qui change de notre vision des choses sur certaines choses de la vie. C'étais mon premier Delphine de Vigan mais sa ne sera surement pas le dernier ! J'aime beaucoup son style d'écriture .
    Au plaisir de refaire une lecture commune ensemble ! :D

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    1. Tu verras, les autres sont magnifiques aussi. Je crois que mon préféré est Les Heures souterraines.

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  3. Comme toi, j'adore la plume de Delphine de Vigan et la manière dont elle raconte les chsoes. Je n'ai pas encore lu Rien ne s'oppose à la nuit mais il me tente beaucoup.
    J'ai aimé ma lecture, ce livre est très touchant mais il est loin de m'avoir bouleversé par contre.

    J'aime beaucoup la dernière citation (je l'ai aussi notée).

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    1. Je te conseille vivement Rien ne s'oppose à la nuit !
      Sur le fait d'être bouleversé ou non, je pense que c'est pas mal lié aux sentiments personnels que cela réveille chez le lecteur. Donc forcément, d'un lecteur à l'autre, la réaction est différente :)

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